Note : ce strip était initialement réservé à mes contributeurs Patreon. Il date du 10/01/2021.













Note : ce texte était initialement réservé à mes contributeurs patreon, et date du 6 avril 2021


Aujourd'hui, c'est la journée internationale de l'asexualité, et je me rends compte que j'ai jamais vraiment fait de coming out. J'en voyais pas trop l'intérêt, étant en couple (relativement) hétéro, je pensais pas que ça aurait de l'impact en dehors de la sphère privée. C'était sans compter sur la psychiatrie, la culture du sexe, mon dégoût du sex-positivisme.


Plantons les bases. Je suis une personne psychiatrisée depuis l'adolescence. Avant même que mes hormones se mettent en branle, on questionnait mon identité sexuelle et mon identité de genre. Je suis féministe, donc je m'oppose au patriarcat. Et je me revendique sex-negative : je ne pense pas que le sexe et sa culture puissent être des outils d'émancipation pour les femmes (à l'échelle collective j'entends, chacun fait ce qu'il veut de son cul et de son bonheur à l'échelle individuelle), et je trouve l'omniprésence du sexe dans nos cercles militants au mieux malaisante, au pire dangereuse. Je pense que les tenues et comportements ouvertement sexuels n'ont pas leur place dans nos organisations politiques, et que, tout en apportant un soutien total et inconditionnel aux travailleureuses du sexe, il est primordial de se décentrer de la question de la sexualité et de son épanouissement dans un cadre féministe.


Et je suis asexuelle.

Je suis asexuelle parce que je refuse de centrer ma vie autour de quelque chose qui me répugne, qui est véhicule de violences pour de bien trop nombreuses personnes. Je suis asexuelle parce que ça ne m'intéresse pas, parce que j'ai une libido en dessous de la moyenne, parce que je ne suis attirée sexuellement par personne, rayez les mentions inutiles, on s'en fout des causes, c'est les conséquences qui m'intéressent.


La société m'a perçue comme un être asexué et asexuel bien avant que je ne me pose des questions de genre et de sexualité. Je n'ai jamais été une femme, aux yeux de l'école, du groupe social, de l'institution psychiatrique, de la meute : j'ai toujours été une folle. Une tarée, handicapée, attardée, pas foutue d'alignée deux mots sauf en criant, commettant en plus le crime contre féminité d'être grosse et pas gâtée par la nature, reléguée ad vitam eternam dans la case des femmes laides. Et avant même que je ne pose la question, on a questionné ma sexualité.


Parce que je détestais qu'on me touche, parce que je n'aimais pas qu'on me serre dans les bras, qu'on m'embrasse, la psychiatrie a questionné ma sexualité sous le prisme des abus que j'ai subi à l'adolescence. On a mis mon absence de désir sexuel sur le compte de mes traumas, on a pris la chose comme un problème à résoudre. Alors que j'étais à peine formée, des hommes qui avaient l'âge d'être mon père m'ont demandé de me masturber pour "guérir", m'ont demandé si j'avais perdu ma virginité, où, quand, comment, dans quelle position. Adulte, on a refusé de me laisser accéder à mes droits reproductifs sous prétexte que mon rapport à la sexualité posait toujours problème.

Est-ce que mon asexualité me fait sortir du cadre normatif de l'hétérosexualité ? J'en sais rien, et je m'en fous. Ce cadre, de toute manière, je n'y suis pas, pour tout un tas de raisons qui me questionnent encore. Par contre, mon asexualité est politique. Et je ne comprends pas qu'on puisse, aujourd'hui, dans des cercles féministes radicaux, me refuser cette posture.


Mon asexualité est politique car, en la brandissant fièrement comme une identité, je fais un bras d'honneur à la psychiatrie.

Mon asexualité est politique car, en refusant la culture du sexe dans tout ce qu'elle a de nauséabond, elle est la suite logique de mon positionnement sex-négative et de ma critique du patriarcat.

Mon asexualité est politique car avant même que j'en prenne conscience, elle a posé problème bien au delà de la sphère intime.

Mon asexualité est politique, elle l'a toujours été, et je vous emmerde.

Note : ce texte avait initialement été posté uniquement sur patreon, en réaction au #MeTooInceste sur Twitter.


CW : Inceste, pédocriminalité, viol, émétophobie, auto-mutilation.

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Il est 22h15, le #MeTooInceste fleurit sur twitter et j'ai la gerbe. J'ai pas envie de parler de mon propre rapport à l'inceste. ça ne regarde personne. Tout ce que je peux dire, c'est que j'y ai été confrontée de très près sans en avoir été victime. Bref. Me voilà sur twitter, à lire après les avoir esquivé plusieurs jours les témoignages qui s'accumulent. Tant de douleur derrière les mots. Tant de souffrance entre les lignes. D'abord, l'empathie, la tristesse, la rage avec les victimes. Je voudrais tellement pouvoir faire quelque chose pour les aider, quelque chose pour me sentir un peu moins impuissante. Mais je sais. Je suis passée par là aussi. Pour l'instant, on ne peut rien faire. C'est pas les témoignages qui m'ont foutu la gerbe. Enfin, si, un peu. Mais c'est ce qui en est sorti du milieu féministe. Bordel.

Je disais un peu plus tôt qu'en tant que femme folle avec des lourds traumas et un lourd suivi psychiatrique, je me sentais trahie par le féminisme. J'étais pas au bout de mon écoeurement, faut croire. Voilà qu'au milieu de cette souffrance, au milieu de cette douleur, les mêmes vautours reviennent encore et encore. Plutôt que de croire les victimes et de les soutenir en fermant sa gueule, on questionne la pertinence d'une telle prise de parole. On questionne les conséquences alors que les plaies sont là, à vif, saignantes. On ne les laisse même pas cicatriser en surface.

Il est 22h27 et la gerbe ne passe pas. Au milieu de ce flot qui oscille entre récupération dégueulasse et témoignages déchirants, je vois un thread de Murielle Salmona qui apparaît. Murielle Salmona, c'est la psy qui a théorisé le concept d'amnésie traumatique. Depuis quelques temps, dans les mouvements féministes, elle s'en prend plein la gueule. On l'accuse de faire ce qu'elle fait pour l'argent, on lui dit que tous ses concepts sont foireux, bref, on la descend en flèche dès qu'elle ouvre la bouche. Bon, soit. Moi je m'y connais pas. Je sais juste que l'amnésie traumatique, ça me parle. Après je suis ni neurologue ni psychiatre, juste une pauvre tarée paumée qui écrit des articles patreon alors qu'elle devrait dormir, qu'est-ce que j'en sais moi ? Si ses idées sont critiquées c'est sûrement qu'elles sont critiquables.

Bref. Voilà donc le fil de Salmona. Et boum, j'apprends qu'elle a elle-même été victime d'inceste. Elle en parle à coeur ouvert. Je m'en étais juste jamais rendue compte avant. La gerbe monte encore, et encore. La gerbe et la haine. Je tremble. Je vois flou. J'ai envie de péter des trucs. Parce que je me rends compte que l'angle de vue que j'avais de la situation était totalement biaisé. C'est pas une psy random qui parle de traumas sur laquelle les féministes s'acharnent. C'est une meuf victime, qui a dédié sa vie à aider d'autres victimes. Et elle se mange, en permanence, dans la gueule, que si elle fait ce qu'elle fait, c'est pour l'argent. Que les conséquences de ses traumas sont fausses. Qu'elle invente.

Bordel de merde, quelle honte. Quelle putain de honte. Pardon pour les insultes putophobes, je sais pas par quoi les remplacer.

Comment a-t-on pu en arriver là en tant que mouvement ? Comment, sous couvert de rationnalité scientifique, de matérialisme, de crédibilité, peut-on regarder une victime d'inceste droit dans les yeux et lui dire "tu fais ça pour la thune, tu mens, ta gueule" en sortant de sous le manteau des articles défendant le principe de "faux souvenir" ? (un principe couramment utilisé pour silencier les victimes de viol quel que soit le contexte, soit dit en passant).

Quelle honte. Je me répète. Ce texte ne sera pas bien écrit. Ce texte sera écrit sous le coup de la colère. Ce texte sera écrit avec mes larmes, mes tripes, ma rage, ma hargne. Si j'avais pu m'arracher la chair des bras pour l'écrire avec mon sang je l'aurais fait. Je fais ça ici, sur patreon, en secret. Parce que j'ai pas envie d'empiéter sur l'espace des victimes - peu importe les abus dont j'ai moi-même souffert. Tout ce que je peux faire, c'est vomir, encore, et encore, et encore, ma colère, et ma rage, et ma haine, et mon dégoût.

En tant que féministes, nous avons collectivement échoué. Nous avons laissé un algorithme codé par un connard dans la silicon vallée, un algorithme pété qui met en avant le pire de nous même et nous pousse à alimenter notre colère, un putain de réseau social à la con nous voler notre empathie pour les victimes. On cherche à se mettre dans la lumière, à être théoricienne à la place de la théoricienne, scientifique à la place de la scientifique, c'est la course à celle qui citera le plus ses sources, celle qui aura le plus grand impact, celle qui fera le plus de bruit.... Et on oublie totalement le facteur humain, l'humilité, le respect, l'écoute. Nous avons échoué, car nous préférons défendre une théorie bien argumentée et qui nous semble solide plutôt que d'écouter une personne en souffrance.

Ma vision se brouille à nouveau, et les cris hurlent dans ma tête, se fracassent sur mes tempes, résonnent comme des échos.

Je ne sais pas comment finir ce texte.

Je ne sais pas quoi dire de plus.

J'ai honte pour nous, en tant que mouvement, en tant que collectif. Et j'ai la gerbe.